Lāemployeur reconnu responsable pour avoir omis de sanctionner un salariĆ© fautif dāune agression physique, en se fondant sur une rĆ©conciliation.
- Laurie Croteau
- 13 janv.
- 4 min de lecture

Dans une dĆ©cision rendue le 8 septembre 2025 (2025 QCTAT 3639), le Tribunal administratif du travail a accueilli deux plaintes dĆ©posĆ©es par un salariĆ© Åuvrant au sein dāune entreprise dāimportation de poissons : lāune pour harcĆØlement psychologique, et lāautre pour congĆ©diement sans cause juste et suffisante.
Le jugement illustre que lāinaction de lāemployeur, mĆŖme aprĆØs une seule agression physique, peut entraĆ®ner une responsabilitĆ© importante en vertu de la Loi sur les normes du travail (LNT).
Une agression physique au travail : un seul geste peut suffire
Le plaignant, journalier de longue date, allĆ©guait avoir Ć©tĆ© la cible de moqueries et de commĆ©rages de la part de collĆØgues. Toutefois, ce sont surtout les Ć©vĆ©nements du 8 dĆ©cembre 2022 qui ont retenu lāattention du Tribunal. Ce jour-lĆ , une dispute avec un collĆØgue a dĆ©gĆ©nĆ©rĆ© en agression physique : le plaignant a reƧu un coup de poing au visage, accompagnĆ© dāinsultes humiliantes.
Lāemployeur, bien quāayant reconnu la survenance de lāĆ©vĆ©nement, a choisi de ne pas sanctionner le salariĆ© fautif, affirmant que les deux travailleurs sāĆ©taient rĆ©conciliĆ©s. Le plaignant a dĆ©menti cette rĆ©conciliation et a tĆ©moignĆ© de lāeffet durable et nocif que lāagression a eu sur lui : peur de croiser lāagresseur, stress psychologique, envie de quitter lāemploi.
Le Tribunal a conclu que cette conduite unique, mais grave, rĆ©pondait aux critĆØres de harcĆØlement psychologique Ć©noncĆ©s Ć lāarticle 81.18 LNT : elle a portĆ© atteinte Ć lāintĆ©gritĆ© physique du salariĆ© et causĆ© un prĆ©judice psychologique et moral continu. Ainsi, mĆŖme en lāabsence de gestes rĆ©pĆ©tĆ©s, le critĆØre du harcĆØlement Ć©tait rencontrĆ©.
Une obligation dāagir, non de tolĆ©rer
Lāarticle 81.19 LNT impose une double obligation Ć lāemployeur : prĆ©venir le harcĆØlement psychologique et y mettre fin lorsquāil est portĆ© Ć sa connaissance. Dans cette affaire, lāentreprise a Ć©chouĆ© sur les deux plans. Le Tribunal a notĆ© que :
lāemployeur nāa prĆ©sentĆ© aucune preuve concrĆØte de lāexistence ou de lāapplication dāune politique interne sur le harcĆØlement;
aucune mesure disciplinaire nāa Ć©tĆ© prise Ć lāendroit de lāagresseur;
lāentreprise a plutĆ“t minimisĆ© lāincident, malgrĆ© lāintervention de la police.
Cette inaction Ć©quivaut Ć un manquement aux obligations lĆ©gales de lāemployeur. Le Tribunal a rappelĆ© quāil existe plusieurs faƧons dāĆŖtre proactif ; enquĆŖte interne, sanction, changement dāaffectation, mĆ©diation, mais que ne rien faire nāen fait pas partie.
Le congƩdiement prƩsentƩ comme une dƩmission : une tentative rejetƩe
Quelques mois aprĆØs lāagression, le contexte organisationnel sāest dĆ©tĆ©riorĆ©. Le salariĆ© a appris que lāusine pourrait fermer et quāil serait transfĆ©rĆ© ailleurs. AprĆØs avoir quittĆ© son poste une journĆ©e plus tĆ“t que prĆ©vu et sāĆŖtre absentĆ© le lendemain, il est revenu au travail. On lui a alors indiquĆ© que son emploi Ć©tait terminĆ©.
Lāemployeur a plaidĆ© quāil sāagissait dāune dĆ©mission volontaire, mais nāa pu en dĆ©montrer la validitĆ©. Le Tribunal a conclu que lāinterruption de travail temporaire ne permettait pas dāinfĆ©rer une intention claire et non Ć©quivoque de quitter dĆ©finitivement lāemploi. Le congĆ©diement Ć©tait donc effectif, et, aucune cause juste et suffisante nāayant Ć©tĆ© dĆ©montrĆ©e, la plainte a Ć©tĆ© accueillie en vertu de lāarticle 124 LNT.
Ce que les employeurs doivent retenir
Cette décision du TAT agit comme un rappel des obligations légales et humaines que toute entreprise doit respecter pour assurer un climat de travail sain. Voici les principales leçons à retenir :
1. Un seul geste grave peut constituer du harcĆØlement
Il nāest pas nĆ©cessaire que les gestes soient rĆ©pĆ©tĆ©s pour Ć©tablir un cas de harcĆØlement psychologique. Une seule agression, si elle cause un effet nocif durable sur la victime, suffit. Cette rĆØgle sāapplique particuliĆØrement dans les cas de violence physique, mais aussi dans certains cas dāhumiliation ou de propos discriminatoires.
2. Lāinaction = faute
Ignorer une plainte ou un incident sĆ©rieux, ou tenter de le minimiser, nāexonĆØre pas lāemployeur. Lāinaction est elle-mĆŖme un manquement. Il est essentiel dāagir rapidement et adĆ©quatement, dĆØs que lāon est informĆ© dāune situation problĆ©matique.
3. Sanctionner les fautifs, même après une « réconciliation »
Une rĆ©conciliation apparente ou partielle ne libĆØre pas lāemployeur de son obligation dāenquĆŖter et dāimposer, au besoin, des sanctions disciplinaires. Cāest Ć lāemployeur, et non Ć lāagresseur ou Ć la victime, de dĆ©cider de la suite Ć donner dans lāintĆ©rĆŖt du milieu de travail.
4. La démission doit être claire et volontaire
Une dĆ©mission ne se prĆ©sume jamais. Si un employĆ© sāabsente sans explication, il faut valider ses intentions. Le simple fait de ne pas se prĆ©senter une journĆ©e nāĆ©quivaut pas Ć un dĆ©part volontaire, surtout dans un contexte organisationnel incertain.
5. PrƩvention en amont : une politique claire et appliquƩe
Avoir une politique sur le harcĆØlement psychologique ne suffit pas : il faut sāassurer quāelle est connue, comprise et appliquĆ©e, et que les mĆ©canismes de plainte sont fonctionnels et crĆ©dibles. Une formation minimale du personnel encadrant est Ć©galement recommandĆ©e.
En conclusion
Le Tribunal a reconnu dans cette affaire Ć la fois un cas de harcĆØlement psychologique fondĆ© sur une seule agression grave, et un congĆ©diement injustifiĆ© mal prĆ©sentĆ© comme une dĆ©mission. Lāentreprise en question a failli Ć ses obligations essentielles, tant en matiĆØre de protection de la santĆ© psychologique que de respect des conditions de cessation dāemploi.
Cette dĆ©cision envoie un message clair aux milieux de travail : tolĆ©rer ou ignorer la violence, cāest lāencourager. Il revient aux employeurs de crĆ©er un environnement respectueux et sĆ©curitaire, pas uniquement par devoir moral, mais aussi en vertu de la Loi.
