Journal d'une médiatrice : ce que j’observe lorsque deux humains acceptent de se parler vraiment.
- Laurie Croteau

- il y a 4 heures
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Dans ma pratique de médiatrice, je suis constamment témoin d’un phénomène aussi simple que puissant : lorsque deux personnes prennent le temps de se parler réellement de ce qu’elles ont ressenti, le conflit change de nature. Il ne disparaît pas toujours, mais cesse d’être une bataille.
Ce que j’observe derrière les positions
Parfois, lorsque les parties arrivent en médiation, elles sont campées dans leurs positions. Chacune a sa version des faits et ses sentiments propres. Chacune peut démontrer, souvent avec beaucoup de logique, pourquoi elle a raison. Mais derrière ces positions, j’observe presque toujours autre chose :
Une blessure liée à un manque de reconnaissance.
Une crainte pour sa crédibilité ou son emploi.
Une fatigue accumulée.
Un sentiment d’injustice ou de trahison.
Un sentiment de persécution, parfois même de harcèlement.
Une profonde déception, de la colère, de l'incompréhension, de la tristesse.
Etc...
L’importance du non-jugement
Dans mon rôle, le non-jugement est central. Il ne s’agit pas simplement d’une posture professionnelle : c’est une condition essentielle au dialogue. Je ne cherche pas à déterminer qui a tort ou raison. Je ne tranche pas. Je ne conseille pas l’une ou l’autre des parties. Je tiens le cadre et favorise le dialogue respectueux.
Cette neutralité permet quelque chose de précieux : les personnes osent dire ce qu’elles n’auraient peut-être jamais dit autrement. Quand quelqu’un sent qu’il ne sera ni interrompu, ni invalidé, ni analysé, il se permet d’aller plus loin. Il quitte le discours stratégique pour parler de son ressenti réel. Et lorsque l’autre entend ce ressenti dans un environnement sécuritaire, une ouverture devient possible. Je constate souvent que le simple fait d’être entendu sincèrement diminue l’intensité du conflit et rapproche les gens.
La beauté de l’espace sécurisé
La médiation offre un espace structuré. et un ''safe space'' Je veille au respect, au rythme, à l’équilibre de la parole. Je reformule lorsque les propos deviennent accusateurs. Je ralentis lorsque l’émotion monte trop vite. Je protège le processus.
Cet encadrement change tout. Dans un face-à-face sans tiers neutre, les réactions sont souvent automatiques : défense, justification, attaque. En médiation, nous prenons le temps. Nous décortiquons les perceptions. Nous distinguons les faits des interprétations.
Et, graduellement, les personnes commencent à se voir autrement. Je me souviens de nombreuses situations où, après avoir entendu l’impact réel de ses gestes, une personne a simplement dit : « Je ne savais pas que tu l’avais vécu comme ça. » C'est beau à entendre et c’est profondément transformateur.
Lorsque l’on parle de ce que l’on a ressenti
Il y a une différence immense entre dire : « Tu m’as manqué de respect » et dire : « Quand cette situation s’est produite, je me suis senti humilié. » Dans le premier cas, on accuse. Dans le second, on partage un vécu.
Comme médiatrice, j’accompagne ce passage. J’aide les parties à reformuler, à s’approprier leurs émotions plutôt que de les projeter sur l’autre. Ce travail demande du courage. Il demande aussi une certaine vulnérabilité et c’est souvent à cet endroit que la médiation révèle toute sa force.
Restaurer la relation plutôt que gagner
Dans le monde du travail, les personnes doivent généralement continuer à collaborer après le conflit. Une décision imposée peut clore un dossier, mais ne répare pas nécessairement la relation. Ce que j’observe, c’est que lorsque les personnes ont eu l’occasion d’exprimer leur vécu, de reconnaître l’impact mutuel et de clarifier leurs attentes, elles repartent avec autre chose qu’une entente écrite. Elles repartent avec une compréhension et cette compréhension rend la collaboration possible.
Mon rôle : garder le cadre, protéger le dialogue
Je me considère comme la gardienne du processus. Je ne suis ni juge ni arbitre. Je suis au service du dialogue. Je m’assure que :
Chacun ait un temps de parole équitable.
Les échanges demeurent respectueux.
Les besoins soient clarifiés.
Les solutions émergent des parties elles-mêmes.
Car je crois profondément que les solutions les plus durables sont celles que les personnes construisent ensemble.
Une démarche exigeante, mais profondément humaine
La médiation n’est pas une démarche facile. Elle demande de l’ouverture, parfois de l’humilité. Elle exige que l’on accepte de regarder sa part de responsabilité, non pas au sens juridique, mais au sens relationnel. Cependant, ce que j’observe depuis le début de ma pratique me confirme une chose : lorsque deux humains acceptent de se parler réellement, avec l’encadrement sécurisant d’une personne neutre, il peut émerger quelque chose de beau. Pas parfait, pas toujours simple, mais authentique.
Et dans un monde du travail où les tensions peuvent rapidement s’envenimer, offrir cet espace de parole n’est pas un luxe. C’est un investissement dans la qualité des relations humaines.
C’est, à mes yeux, l’essence même de la médiation.



